Chaque année en septembre, nous avons droit au discours sur l’état de l’Union de la présidente de la Commission européenne. Une tradition inspirée du système américain, calquée sur le discours que le président des États-Unis prononce devant le Congrès. À Bruxelles comme à Washington, c’est le grand moment des annonces.
Cette semaine a été chargée. La veille, nous recevions le premier ministre du Canada dans notre hémicycle. Jeudi, nous voterons une résolution d’urgence sur la crise migratoire à Ceuta. Et ce mercredi, en plat de résistance, nous avons eu droit à une très longue heure d’Ursula von der Leyen, revenant sur l’Europe en feu cet été, la compétitivité, l’énergie, l’intelligence artificielle, l’Ukraine, la défense européenne et, bien sûr, sur la crise de Ceuta et son service après-vente du pacte asile et migration.
Je reviendrai plus longuement en vidéo dans les prochains jours sur les annonces inquiétantes concernant Frontex et sur la politique migratoire que von der Leyen veut appliquer : renforcement du mandat et du budget de l’agence dès cet hiver, accélération des retours, externalisation toujours plus poussée des frontières, nouveau cadre d’urgence pour permettre les refoulements et suspendre le droit d’asile en cas « d’instrumentalisation ». Mais disons-le tout de suite : cette politique s’inscrit dans la même logique que le reste du discours, celle du repli, de la fermeture et du renoncement à toute solidarité. Et pas un mot, en une heure de discours, sur la montée des extrêmes droites en Europe.
Dans cette note de blog, je veux surtout revenir sur les autres points qui montrent la désorganisation, l’erreur idéologique et le logiciel déraillé qui dominent l’Europe, son avenir et donc son échec.
Le climat, grand oublié malgré les incendies
On croirait rêver. Cela fait des années que The Left alerte sur le réchauffement climatique et ses conséquences. Combien de fois avons-nous plaidé, dans cet hémicycle, pour que la Commission lise et prenne en compte les rapports du GIEC, pour qu’elle comprenne que sa course à la croissance et sa dérégulation de l’économie et de l’industrie ne pouvaient mener qu’à une seule situation : une Europe rattrapée par les catastrophes, les crises et les drames humains, sociaux et politiques.
Les faits nous donnent raison, de la pire des façons. Près de 300 000 hectares brûlés en Espagne, 100 000 en France, 29 000 au Royaume-Uni, rien que depuis le début de l’année 2026.
Face à ça, la Commission annonce un cadre européen de résilience climatique, un plan contre les vagues de chaleur, une initiative sur l’eau, une flotte européenne de lutte contre les incendies. Que des plans, que des cadres, aucune législation contraignante, aucun moyen financier à la hauteur. Et dans le même temps, elle poursuit le détricotage des obligations environnementales au nom de la simplification et de la compétitivité, effaçant peu à peu les avancées du Green Deal arrachées de haute lutte lors du mandat précédent. Sur les mégas bassines, la privatisation de l’eau ou l’agrobusiness : rien.
Cette constance dans le renoncement s’explique aussi par les rapports de force au Parlement. Le cordon sanitaire s’est effondré : le PPE (la droite, LR en France) est désormais majoritaire avec les différents groupes d’extrême droite, ECR (Marion Maréchal-Le Pen), PfE (le RN) et ESN (le parti de Zemmour). Et à ce jeu-là, Renew (LREM) est un complice régulier, ce qui n’étonnera personne : ce groupe n’a pas de boussole, à supposer qu’il n’en ait jamais eu une… Le S&D (le PS) et les Verts jouent un double jeu plus insidieux. Nos députés français de gauche et écologistes sont globalement rigoureux dans leurs votes pour garder leurs distances avec l’extrême droite. Mais on ne les entend jamais se désolidariser publiquement de leur propre groupe politique européen, ce même groupe qui a permis à von der Leyen de devenir présidente de l’exécutif européen et qui continue de la soutenir mandat après mandat. On ne peut pas dénoncer d’une main ce qu’on légitime de l’autre.
Pouvoir d’achat, compétitivité : ils sacrifient nos vies pour leurs profits
Le coût de la vie, la Commission croit y répondre avec deux nouveautés. Un « European Care Deal » pour le vieillissement de la population d’un côté, un premier « Housing Act » européen contre les locations de courte durée et la spéculation immobilière de l’autre. Sur le papier, ces deux textes pourraient répondre à de vrais besoins. Mais dès qu’on gratte un peu, il ne reste rien. Rien sur l’encadrement des loyers, rien sur les salaires, et pas un mot sur le blocage des prix de l’essence, alors que le litre frôle les 2 euros 50 dans une partie de l’Europe.
Le vrai visage de cette Commission apparaît dès qu’elle parle de compétitivité. Le programme est limpide : accélérer les autorisations pour les grands projets, réduire encore les charges administratives. Autrement dit, poursuivre la dérégulation, avec moins de normes sociales et environnementales, pour laisser le champ libre à des projets industriels souvent destructeurs pour la planète. Cette même logique se retrouve dans sa politique énergétique, où elle promet de réduire la dépendance aux fossiles importés et de doubler la part de l’électricité d’ici 2040, en misant pêle-mêle sur le nucléaire, le biométhane et les renouvelables. Mais aucune sortie des fossiles n’est actée. On empile les sources d’énergie au lieu d’organiser la rupture.
Pendant ce temps, The Left porte depuis des années des propositions concrètes et chiffrées : une taxe sur les superprofits, un bouclier tarifaire sur l’énergie, un plan massif d’investissement public dans la transition écologique et les services publics. Des solutions qui existent, qui sont sur la table, et que la Commission refuse obstinément d’examiner. Pas de taxation des riches, pas de fin des paradis fiscaux au sein même de l’Union. Rien qu’en évasion fiscale, l’Union perd chaque année environ 130 milliards d’euros. Les pays les plus touchés sont la France (33 milliards de dollars de pertes), l’Allemagne (26 milliards) et l’Irlande (13,5 milliards). D’autres estimations, comme celle du syndicat Solidaires Finances publiques, avancent un manque à gagner de 80 à 100 milliards d’euros pour la France seule.
Commerce international : vendre notre économie au plus offrant :
Sur le commerce, aucune surprise : continuité des accords de libre-échange avec l’Inde, l’Indonésie, l’Australie, et transformation de l’accord avec le Canada en une « Alliance for the Future » englobant intelligence artificielle, industrie, défense et Arctique. Comment cette Commission peut-elle continuer, encore et encore, à vendre notre marché agricole et notre industrie à des partenaires qui n’ont ni la même rigueur environnementale, ni sociale, ni qualitative ? Le seul bénéficiaire n’est ni notre économie, ni notre consommation, ni notre planète. Alors à qui profite le crime ? Pas de suspense : aux multinationales, aux banques, à ces mêmes acteurs qui ne paient pas l’impôt et ne participent en rien à nos systèmes social, éducatif ou de santé, alors qu’ils en ont eux-mêmes largement profité pour prospérer.
Notons enfin ce qui n’a même pas été prononcé : pas un mot sur l’Afrique, pas un mot sur les régions ultrapériphériques, et une Commission incapable de nommer une seule fois les États-Unis, alors même que le discours porte largement les traces de son alignement commercial et militaire.
Défense : la Commission joue les trois rôles du champ de bataille
L’Europe se meurt, et la Commission européenne tient à elle seule les trois rôles du champ de bataille. Elle est d’abord le marchand d’armes. Elle négocie, elle finance, elle remplit des carnets de commandes, mais ce ne sont pas ceux de l’industrie européenne qu’elle remplit en priorité. Aujourd’hui, environ 64 % des achats d’armement des pays européens partent vers les États-Unis. En clair, nous armons davantage l’industrie américaine que la nôtre, avec l’argent des contribuables européens. Entre novembre 2021 et janvier 2026, les autorisations de ventes d’armes américaines vers l’Europe ont bondi de plus de 340 %, pour atteindre 184 milliards de dollars.
Elle est ensuite le soldat, celui qui exécute sans jamais discuter les ordres et qui envoie au front ce qu’il reste de notre modèle social. Chaque euro fléché vers le plan ReArm Europe et ses 800 milliards, chaque euro du futur budget 2028-2034 et ses 2 000 milliards réorientés vers la défense et la compétitivité, c’est un euro en moins pour la cohésion, la santé, l’éducation, le climat. Le soldat sacrifié dans cette guerre-là, ce n’est pas la Commission, c’est notre modèle social qu’on envoie à la tranchée pendant que d’autres empochent les dividendes.
Et enfin elle est le général en chef, celle qui pousse à porter les dépenses de défense à 5 % du PIB d’ici 2035, dont 3,5 % strictement militaires, un objectif fixé par l’OTAN au sommet de La Haye et que la Commission relaie sans sourciller. Elle propose même un « article 4 » européen, en miroir de l’article 4 de l’OTAN, pour convoquer une réunion extraordinaire de défense : une façon pour la Commission de prendre l’initiative, faute d’un vrai sommet européen porté par le Conseil. Un général en chef qui commande une armée déjà vaincue, celle du pouvoir d’achat, des services publics et de la planète, et qui célèbre chaque nouveau contrat d’armement comme une victoire politique.
Israël-Palestine : des mots, jamais des actes
Comment ne pas parler des annonces de sanctions contre les colonies israéliennes ? Nous ne pouvons que nous réjouir que la Commission reconnaisse enfin la violence des colons en Cisjordanie et qu’elle réaffirme la solution à deux États. Mais allons jusqu’au bout : rompons l’accord commercial qui nous lie, n’ayons pas la main qui tremble pour sanctionner les dirigeants, interdisons la vente d’armes, appelons au respect du droit international, redonnons des moyens à la Cour pénale internationale, et donnons-nous les moyens de faire appliquer le mandat d’arrêt international qui vise le gouvernement israélien.
À vrai dire, von der Leyen renvoie la faute de l’inaction sur les États membres, sans annoncer la moindre mesure concrète sur la Cisjordanie. Elle se place même en retrait par rapport à Kaja Kallas, qui affirmait la veille dans l’hémicycle que la solution à deux États devenait « de plus en plus impossible à mettre en œuvre ». Seule l’Espagne, aujourd’hui, est claire sur le sujet : elle interdit le survol de son territoire et l’accès à ses ports aux navires et avions transportant des armes vers Israël.
Même silence assourdissant du côté des droits des femmes et du budget européen.
Aucun engagement concret n’a été pris pour les femmes, ni sur l’IVG, ni sur les violences sexistes et sexuelles, ni sur une harmonisation des droits reproductifs à l’échelle de l’Union. Côté budget, rien non plus sur les négociations en cours concernant son montant et sa répartition, rien de concret sur les ressources propres, pas un mot sur la politique de cohésion. La seule ligne claire, dans tout le discours, c’est la hausse des dépenses de défense. Une Commission qui ne prend aucun engagement, sauf celui de réarmer.
Une Europe qui organise sa propre défaite
À l’arrivée, ce discours sur l’état de l’Union ne dit qu’une seule chose : cette Commission a choisi son camp, celui du repli, de la dérégulation et du réarmement, contre celui de la justice sociale, du climat et des services publics. Elle a les moyens d’agir. Elle a les rapports, les chiffres, les alertes. Elle a même, parfois, les mots justes. Mais à chaque fois, elle recule devant l’action.
Face à cela, nous continuerons à porter, avec The Left, des solutions concrètes : taxer les superprofits et les grandes fortunes, mettre fin aux paradis fiscaux, encadrer les loyers, sortir des énergies fossiles avec un vrai plan d’investissement public, et refuser que notre modèle social serve de variable d’ajustement à la course au réarmement. L’Europe n’est pas condamnée à ce naufrage. Elle a juste besoin d’un autre cap.