Terrorisme d’extrême droite : la menace qui porte l’uniforme

Le 23 juin s’est ouvert à Paris un procès dont on ne parlera pas à la hauteur de ce qu’il représente. Six hommes comparaissent devant le tribunal correctionnel de Paris pour une affaire de terrorisme d’extrême droite : trafic d’armes, explosif, munitions retrouvés en perquisition, idéologie néonazie assumée, des juifs et des musulmans désignées comme cibles. Parmi les prévenus, deux militaires et un ancien policier passé par les services de renseignement. Le procès doit durer jusqu’au 3 juillet. Et il se tient dans une quasi-indifférence.

Des armes et des hommes en uniforme

En juin 2023, près de Chambéry, des gendarmes interviennent au domicile d’Hisham L., né en 2003, après une dispute avec son frère et y découvrent deux armes longues et un explosif. Le fil qu’ils vont tirer va les conduire à un trafic d’armes qui irrigue toute une nébuleuse d’extrême droite.

Au bout de ce fil, Jean-Paul C., né en 1965 et retraité de la police nationale, est passé par des services d’enquête et de renseignement. À son domicile du Var, les enquêteurs mettent la main sur une soixantaine d’armes à feu : pistolets, Kalachnikov, grenades, obus. Et, à côté de l’arsenal, un véritable autel à la gloire du nazisme : un buste d’Hitler, un portrait de Pétain, plusieurs exemplaires de Mein Kampf le tout accompagné de cartes dédicacées par d’anciens SS. Sa défense ? Un « goût prononcé pour l’histoire ». Ses propos racistes et antisémites ? De simples « traits d’humour ». Reconverti en vendeur d’armes, il a écoulé en sept mois 15 000 euros d’armement auprès d’un jeune militaire qu’il surnommait son « gendre idéal ».

Ce jeune militaire de 24 ans est Emilien K., pivot de ce dossier et caporal affecté dans un régiment entre Tours et Angers. Chez lui, on retrouvera un drapeau au soleil noir (symbole mystique nazi) et des dizaines d’armes et de munitions. Les armes achetées à Jean-Paul, il les revendait et les expédiait par colis à des admirateurs du nazisme rencontrés sur Telegram. Un second militaire est soupçonné d’avoir fourni des grenades. Les cibles évoquées dans ces échanges sont sans équivoques : des musulmans, des juifs, des personnes LGBTQ+, des militants de gauche, et des mosquées.

Je pèse mes mots, car un procès se tient et la présomption d’innocence vaut pour tous. Mais ce que ce dossier met sur la table n’est pas une anomalie. C’est un symptôme. Des hommes à qui la République confie ses armes et le soin de nous protéger se retrouvent au cœur d’un dossier de terrorisme néonazi. Et ce n’est pas la première fois.

Une menace que l’État reconnaît mais refuse de regarder en face

Soyons honnêtes, que l’on ne nous accuse pas de mauvaise foi : le terrorisme djihadiste demeure, en nombre de projets déjoués comme de victimes, la menace la plus meurtrière qui pèse sur notre pays. Aucune personne sérieuse ne le conteste. Mais ce constat ne saurait servir d’alibi pour détourner le regard de l’autre menace, celle qui monte.

Ce n’est pas moi qui le dis, c’est la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI) : une dizaine d’actions terroristes d’inspiration néonazie ou accélérationniste ont été déjouées depuis 2017, la mouvance d’extrême droite compte environ deux mille personnes, et le risque qu’elle fait peser est allé croissant ces dernières années. Ses cibles sont désignées : musulmans, juifs, élus, enseignants, militants de gauche.

Et cette menace-là a une spécificité que le djihadisme n’a pas : elle infiltre nos propres institutions. Les dossiers de terrorisme d’extrême droite de ces dernières années comportent presque tous des profils issus de l’armée, de la gendarmerie ou de la police. Dès 2018, une cinquantaine de militaires, policiers et gendarmes étaient recensés comme liés à des milices d’ultradroite. Plus récemment, des membres des forces de l’ordre ont été identifiés au sein de groupes en ligne appelant ouvertement au meurtre d’élus et aux ratonnades. Interpellé à l’Assemblée nationale, un ministre a fini par reconnaître le phénomène, promis des chiffres précis… puis n’a jamais rien transmis. Voilà le cœur du scandale : non pas qu’on ignore l’infiltration, mais qu’on refuse d’en mesurer l’ampleur.

Deux poids, deux mesures

Si ces individus avaient été islamistes, la France entière en aurait entendu parler pendant des semaines. Chaînes d’info en boucle, débats d’urgence au Parlement, lois bouclées en quelques jours, ministres devant les caméras pour parler de guerre et de civilisation. Là, quelques lignes, un procès qui s’ouvre discrètement, et le silence.

Cette asymétrie a un visage. À Cappelle-la-Grande, près de Dunkerque, un responsable d’un groupuscule paramilitaire composé d’anciens militaires a délibérément écrasé Djamel Bendjaballah, à trois reprises, sous les yeux de sa fille de dix ans. La victime, insultée pour ses origines, avait déposé trois plaintes restées sans suite. Une vingtaine d’armes ont été retrouvées chez son meurtrier. Combien d’alertes ignorées, combien de signalements classés faut-il encore pour qu’on appelle cette violence par son nom ?

Ce déni a un coût. Il laisse des réseaux se structurer dans l’ombre. Il protège des individus qui auraient dû être repérés bien plus tôt. Et il envoie un message glaçant à toutes celles et ceux qui sont dans le viseur de ces groupes : vos vies comptent moins.

Mettre l’antifascisme et le fascisme sur le même plan : une faute morale

Face à cela, je veux le dire sans détour : le travail antifasciste est un travail républicain. Ce sont souvent des militants, des associations, des journalistes engagés qui ont documenté ces réseaux bien avant les institutions et qui ont alerté, nommé, cartographié, parfois au prix de menaces personnelles graves.

Et pourtant. Le 3 juin dernier, le gouvernement annonçait vouloir dissoudre, dans un même mouvement, un groupuscule identitaire d’extrême droite néonazie et un groupe antifasciste. Le même jour, ou presque, onze militants proches de ce groupuscule d’extrême droite étaient condamnés pour une expédition punitive… contre un militant antifasciste. On dissout donc, du même geste, l’agresseur et le milieu de sa victime. Depuis 2017, une cinquantaine de groupes ont été visés par des décrets de dissolution, et c’est l’antifascisme tout entier qu’on cherche à faire taire en l’assimilant à ce qu’il combat.

Mettre dans le même sac ceux qui combattent la haine et ceux qui la prônent, c’est une imposture. Et une imposture dangereuse. On criminalise ceux qui résistent et on ferme les yeux sur ceux qui menacent.

Une menace européenne, à la veille d’échéances décisives

Cette menace n’est pas française. Elle est transnationale, nourrie d’idéologies importées, structurée en réseaux qui se parlent par-delà les frontières. Mais elle a, chez nous, une intensité particulière : selon Europol, près de la moitié des interpellations liées au terrorisme d’extrême droite en Europe ont eu lieu en France. C’est précisément pour cela que, comme député européen, je refuse de m’en tenir aux frontières du débat national.

La République ne peut pas se défendre contre ce qu’elle refuse de regarder en face. Nommer le terrorisme d’extrême droite, exiger des enquêtes sérieuses sur l’infiltration de nos institutions, soutenir celles et ceux qui font ce travail de fond : ce n’est pas de la politique partisane, c’est de la défense de la démocratie.

À l’approche de grands rendez-vous électoraux, en France comme en Europe, ces questions doivent être posées haut et fort. L’antifascisme n’est pas une étiquette. C’est une boussole. Et je refuse que ce procès passe dans l’indifférence générale.

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