Un communiqué, 140 ans d’histoire méprisés. Le gouvernement a annoncé le 17 avril que les boulangeries et les fleuristes artisans et indépendants pourront ouvrir ce 1er mai, dans un “cadre juridique sécurisé ». La loi n’a pas changé, le 1er mai reste, en droit, le seul jour férié obligatoirement chômé pour tous les salariés. Autrement dit : la règle reste écrite, on cesse simplement de l’appliquer. C’est ainsi que les conquêtes sociales meurent : non pas abolies d’un coup, mais contournées, érodées, vidées de leur substance à coups d’appel au “bon sens” et d’annonces sur le perron de Matignon.
Aujourd’hui encore, le travail tue, et la France détient un triste record : avec 3,6 décès pour 100 000 salariés, c’est le pays européen où l’on meurt le plus de son travail. En 2024, 1 297 personnes n’ont pas survécu à leur activité professionnelle. En début de mois, deux jeunes travailleurs sont morts : le jour même de l’annonce du gouvernement, un lycéen de 15 ans en stage dans une entreprise du BTP dans le Gard, écrasé par un chariot élévateur. Dans la nuit du 17 au 18 avril, un intérimaire de 22 ans travaillant de nuit dans l’usine Lustucru de Saint-Genis-Laval, happé par un laminoir. Deux morts atroces, en une semaine, en avril 2026. Ce n’est pas une fatalité. C’est un choix politique.
Le 1er mai n’est pas né d’une faveur accordée. Il s’est arraché dans le sang.
En 1886 aux États-Unis, les syndicats choisissent le 1er mai pour exiger la journée de 8 heures. À Chicago, la police charge les grévistes. Une bombe explose. Des morts des deux côtés. La justice, dans un procès politique, condamne cinq syndicalistes anarchistes à la potence. La nouvelle fait le tour du monde. C’est pour honorer leur mémoire que la Deuxième Internationale, portée par Engels et Jules Guesde, choisit le 1er mai comme journée internationale des travailleurs. Deux ans plus tard, en 1891, à Fourmies dans le Nord de la France, les forces de l’ordre tirent sur la foule : dix morts, dont deux enfants. L’églantine rouge que porteront les ouvriers, c’est pour eux.
Ce droit chèrement conquis n’a cessé d’être piétiné par ceux qui veulent le voir disparaître : en Italie, Mussolini l’interdit dès 1923 et le remplace par une fête nationale. En France, c’est le régime de Vichy qui le met à mal en 1941, transformant la journée en « Fête du Travail et de la Concorde Nationale ». L’églantine rouge des ouvriers cède la place au muguet, plus apolitique, plus docile. Il faudra attendre 1947, grâce à la proposition du député socialiste Daniel Mayer et au soutien du ministre communiste Ambroise Croizat, pour que le 1er mai soit restitué et devienne un jour chômé et payé dans le code du travail.
Depuis, cette date est à la fois un jour de mémoire et un jour de conquête. C’est le Front populaire en 1936 qui arrache les congés payés et la semaine de 40 heures. C’est Mai 68 qui impose la hausse du salaire minimum de 35%. Ce sont les grandes mobilisations du 1er mai 2002, plus d’un million de personnes dans les rues contre Le Pen, qui rappellent que cette journée est et restera antifasciste. Ce 1er mai, je lève le poing pour la semaine des 32 heures, pour l’égalité salariale et l’augmentation du salaire, pour le droit syndical et le respect du droit du travail. Et je rappelle que ce que le gouvernement nous prend aujourd’hui, nous l’avons payé hier en vies humaines.