Ils s’appellent Ilaria, Gino, Maja, Tobi, Hanna, Gabri et tant d’autres encore. Des militantes et des militants antifascistes qui, depuis deux ans, sont traînés dans la boue, criminalisés, poursuivis dans toute l’Europe et réclamés par la Hongrie. Leur engagement sincère et courageux pour la justice et pour la dignité humaine est devenu, dans les mains d’un pouvoir autoritaire, un motif d’accusation et de persécution. Leur unique faute est de s’être levés contre la haine, la violence et les groupes néonazis qui paradent chaque année à Budapest.
À travers leurs histoires, c’est une partie de notre continent qui se révèle. Une Europe fracturée, bousculée par la montée de l’extrême droite, où les acquis démocratiques les plus fondamentaux se trouvent menacés par des gouvernements qui détournent les institutions, manipulent la justice et s’emploient à étouffer toute contestation.
C’est pour donner à voir cette réalité que j’ai réalisé ce film. Ce documentaire n’est pas seulement un travail d’information. Il est un acte politique. Il est un acte de solidarité. Il est un acte de résistance.
Comprendre l’affaire de Budapest
Chaque année au mois de février, des groupes néonazis venus de toute l’Europe commémorent à Budapest les soldats hongrois et allemands encerclés par l’Armée rouge lors du siège de 1944. Ce rassemblement, appelé Jour de l’Honneur, glorifie ouvertement les combattants nazis. Depuis des années, les forces antifascistes hongroises et européennes organisent une contre mobilisation pacifique pour dénoncer cette célébration de la haine.
En 2023, des affrontements éclatent entre des néonazis et des contre-manifestants. À partir de cet événement, le gouvernement de Viktor Orban orchestre une vaste opération politique. Des vidéos tronquées apparaissent sur des chaînes proches du pouvoir, des dossiers opaques sont constitués, des noms circulent. Très vite, les autorités hongroises affirment détenir la preuve de l’implication d’un groupe international d’antifascistes violents. Sauf que rien n’est vrai.
Ilaria Salis, enseignante italienne devenue depuis députée européenne, est arrêtée, enchaînée, humiliée publiquement, exhibée dans une cage lors de ses premières audiences. Elle est accusée d’agressions alors même qu’elle n’était pas présente à Budapest lors des premiers faits évoqués. Les incohérences s’accumulent, les dates ne correspondent pas, les témoignages se contredisent, les preuves annoncées n’apparaissent jamais. Le film revient en profondeur sur cette manipulation d’État qui vise à faire passer des antifascistes pour des criminels afin de détourner l’attention des agissements réels de groupes néonazis protégés par les autorités.
Les visages de la répression
Ilaria n’est pas un cas isolé.
En France, notre camarade Gino est arrêté sur la base d’un mandat d’arrêt européen émis par la Hongrie pour tentative d’assassinat et pour appartenance à une organisation criminelle. Là encore, aucun fait réel, aucun élément matériel, aucune preuve. Il est pourtant placé en détention, avant qu’un tribunal français n’admette l’extrême fragilité du dossier.
Au total, 17 militantes et militants sont visés par la Hongrie. Toutes et tous sont poursuivis à partir de documents manifestement falsifiés, d’interprétations politiques et d’un récit entièrement construit pour criminaliser l’antifascisme. Le film donne la parole à Ilaria et à plusieurs avocats des militants antifascistes. Chacun raconte l’effet dévastateur de cette répression sur leurs vies, sur leurs familles, sur leurs travails, mais aussi leurs déterminations intactes à défendre un idéal de justice.
La Hongrie et la crise européenne de l’état de droit
Ce qui se joue ici dépasse largement ces 17 personnes. Depuis plus de 10 ans, la Hongrie s’est engagée dans une dérive autoritaire profonde. Les médias indépendants ont été écrasés ou rachetés. La justice a été placée sous contrôle politique. Les libertés publiques ont été restreintes. La Cour Européenne des Droits de l’Homme condamne régulièrement Budapest pour traitements inhumains et pour violations du droit à un procès équitable. La Commission européenne elle-même a déclenché une procédure historique de suspension de fonds en raison des atteintes à l’état de droit.
Dans ce contexte, le mandat d’arrêt européen devient un outil extrêmement dangereux. Conçu pour garantir la coopération judiciaire à l’intérieur d’un espace fondé sur la confiance mutuelle, il se retrouve aujourd’hui instrumentalisé par un gouvernement qui ne respecte ni les droits de la défense ni les standards minima de justice. Cette situation interroge profondément nos institutions européennes. Peut-on maintenir un mécanisme qui repose sur la confiance quand certains États la trahissent ouvertement ?
Le film aborde cette question à travers des analyses de juristes, de députés et de militants des droits humains. Il montre la nécessité urgente de réformer cet outil, de conditionner son application au respect strict de la Charte européenne des droits de l’homme et d’empêcher toute dérive autoritaire de l’utiliser pour faire taire l’opposition politique.
Les conditions de détention, une réalité insupportable
Ce documentaire dévoile également les conditions de détention infligées à Ilaria Salis. Privation de lumière, isolement prolongé, absence de soins, impossibilité d’accéder à des conditions d’hygiène minimales, menaces, humiliations répétées. Ces pratiques s’apparentent à de la torture blanche, dénoncée par de nombreuses organisations internationales.
Ilaria a survécu seize mois dans cet environnement. Son témoignage constitue l’un des moments les plus forts du film. Elle décrit cette violence froide, cette volonté de briser les corps et les esprits, cette mécanique conçue pour détruire celles et ceux qui refusent de se taire. Sa libération, permise par son élection au Parlement européen et par la protection que lui confère l’immunité parlementaire, n’efface rien. Elle nous oblige à agir afin d’éviter que d’autres ne subissent ce qu’elle a enduré.
Une mobilisation politique nécessaire
Face à un tel danger, nous n’avons pas le droit de rester spectateurs. Avec mes collègues Thomas Portes, Sandrine Rousseau et Elsa Faucillon, ainsi que de nombreux députés européens du groupe The Left, nous portons ce combat dans les institutions. Nous interpellons la Commission européenne, nous demandons des comptes au Conseil, nous mobilisons les assemblées nationales, nous rassemblons les citoyennes et les citoyens autour d’une cause simple : défendre l’antifascisme, c’est défendre la démocratie. Protéger celles et ceux qui luttent contre la haine, c’est protéger les valeurs fondamentales de l’Europe.
Le film montre aussi ces moments de solidarité internationale, ces manifestations à Paris, Bruxelles, Rome et Berlin, ces réunions où les familles s’accrochent à l’espoir, ces comités qui s’organisent dans les villes. Il révèle la puissance d’un mouvement transnational qui refuse de laisser un gouvernement autoritaire réécrire l’histoire et criminaliser l’engagement social.
Pourquoi ce film ?
J’ai voulu réaliser ce film car l’antifascisme n’est pas une parole du passé. C’est une nécessité du présent. Je l’ai voulu pour montrer les visages des personnes poursuivies, pour dévoiler les mécanismes qui transforment des innocents en suspects, pour rappeler que la démocratie ne meurt jamais d’un seul coup mais par une accumulation de renoncements.
Ce documentaire est aussi un hommage. Un hommage à celles et ceux qui se lèvent quand d’autres baissent les yeux. Un hommage à celles et ceux qui paient le prix fort pour défendre la liberté de toutes et tous. Un hommage à Ilaria, à Gino, à Maja, à Hanna, à Tobi, à Gabri, à leurs familles et à leurs camarades.
Une Europe à reconstruire
Le film se termine sur une idée essentielle. L’Europe ne sera jamais une simple addition de marchés et de frontières. Elle sera une communauté politique ou elle ne sera pas.
Elle doit redevenir un espace de solidarité, de justice et de courage démocratique. Elle doit se redonner les moyens de protéger celles et ceux qui défendent ses valeurs fondatrices. Elle doit refuser toute complaisance envers les gouvernements autoritaires et envers les groupes qui glorifient la haine.
Nous avons besoin d’une Europe qui se souvient de son histoire.
Nous avons besoin d’une Europe qui ne détourne pas les yeux.
Nous avons besoin d’une Europe antifasciste.
Je vous invite à découvrir ce film, à le partager, à en parler autour de vous. Car c’est aussi par la connaissance, par la vérité et par la solidarité que l’on repousse l’ombre et que l’on construit la lumière.
“Siamo tutti antifascisti.”